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Bad Luck Balkans : la conduite en Albanie et péripéties connexes 

On a officiellement débuté notre aventure dans les Balkans à Skopje, en Macédoine.

À travers les fenêtres teintées du bus, je scrutais attentivement l’état des routes. Je connaissais bien le stéréotype des chauffeurs dans les Balkans : des cowboys au volant de leur étalon de ferraille.

— Ben voyons donc, y’a rien là, déclarais-je après quelques minutes d’observation.

— Le monde exagère, acquiesça Julien.

Un seul regard échangé et c’était décidé : on louerait une voiture lorsqu’on arriverait en Albanie, puisque le transport public y était peu développé.

Entendez-vous ça ?

Le son de deux vrais naïfs qui étaient royalement dans le champ, pis pas à peu près.

Parfois, les stéréotypes sont amplement fondés.

Ignorer les drapeaux rouges

Ohrid, Macédoine, début novembre.

Le lac satiné, à peine ridé par une brise invisible, m’hypnotise. La lumière dorée éclabousse d’ocre le paysage montagneux ; les rayons du soleil créent mille feux de joie dansant sur l’eau cristalline.

Soudainement, notre embarcation plonge du nez. Mes comparses touristes s’agitent d’un même mouvement.

Une vague engloutit le fond du petit bateau à moteur, répandant un pied d’eau sur le plancher. Julien l’évite in extremis en relevant ses jambes, épargnant à ses souliers un sort détrempé.

Le capitaine, une cigarette coincée au coin des lèvres, ne bronche pas. D’une main, il réaligne son navire à l’horizontale et lâche d’un air indifférent, devant la frousse qu’il vient de causer :

Don’t panic, don’t panic. It’z normal.

Albanie : le Nord

Tirana, Albanie, mi-novembre.

Après avoir loué une voiture à 16 $ CAD par jour, on quitte la capitale pour découvrir ce pays qui nous est toujours inconnu.

On met le cap sur Shkodër, au nord, et on tombe sous le charme de l’Albanie et de sa beauté surprenante.

Les montagnes aux sommets enneigés du parc national de Theth, époussetées de petits bouquets de givre, s’imposent autour de nous. Leurs crêtes abruptes sont tapissées d’une forêt dégarnie, mais encore colorée par les teintes d’automne. Au creux des canyons sculptés par ce paysage karstique, des rivières cristallines s’écoulent doucement.

Des traces de civilisation se mêlent à ce spectacle grandiose. Un muret de pierre longe la route, devant des maisons crachant une buée chaude par leurs cheminées.

Si on enlevait du décor les pylônes électriques et la route bitumée, j’aurais pu me croire projetée au Moyen Âge.

Dès que nous franchissons les délimitations du parc national, un barrage routier nous force à nous immobiliser. Un policier nous intercepte :

— Vous n’avez pas installé de chaînes sur vos pneus ?

— Euh… Non ?

L’homme secoue la tête, visiblement désolé :

— Vous ne pouvez pas aller plus loin, il a trop neigé dans les derniers jours, dit-il en désignant la route timidement givrée.

— D’accord, monsieur.

— Pardon ?

— D’accord, monsieur.

— Vous m’avez mal compris… Vous ne pouvez pas aller plus loin. La route est trop dangereuse…

— On comprend, monsieur.

Un ange passe. L’homme nous fixe, incrédule, les yeux aussi grands que deux tourne-disques 46 tours.

— On est Canadiens, monsieur… Euh… On sait que les routes peuvent être trompeuses, en hiver.

Il bredouille une réponse incompréhensible, en nous signalant de faire demi-tour.

Rebroussant chemin, Julien éclate de rire :

— Lui, il voulait qu’on l’engueule solide.

— Il était prêt, répondis-je en riant à gorge déployée.

Ce ne fut pas le seul fou rire de la journée.

On a souvent dû contourner des véhicules stationnés en double au cœur d’un carrefour giratoire. La raison : leurs occupants achetaient du jus de kakis frais au vendeur installé dans une carcasse de voiture, en bordure de l’autoroute.

Ce n’est pas tout : cette même journée, on a croisé une brouette sur l’autoroute. Une brouette de plywood chambranlante, soudée à l’avant d’une vieille moto. Les 2 passagers et le conducteur portaient tous une tuque décorée de feuilles de pot.

Si quelqu’un m’avait juré avoir vu ça, j’aurais roulé des yeux en me disant qu’y’a bien des limites à enjoliver les histoires.

Albanie : le centre

Quelque part non loin de Berat, fin novembre.

Quelque part non loin de Berat, fin novembre.

Il pleut des cordes. Julien effectue, sans le savoir, un virage illégal. Immédiatement, des gyrophares éclairent le rétroviseur.

— Merde… Jul, c’est pour nous, ça.

On n’a jamais vu la voiture de police. Mon chum se range sur le côté, un brin nerveux.

L’agent le sermonne, lui expliquant son offense.

— Je suis vraiment désolé… Je ne savais pas, c’est notre première fois en Albanie.

C’est une erreur de bonne foi : aucun panneau n’indiquait cette interdiction. Le policier a l’air blasé de se tenir sous la pluie et n’a visiblement pas envie d’insister. Il hoche la tête en avertissant Julien de porter plus attention la prochaine fois, puis repart.

— Y’en aura pas, de prochaine fois. C’est ma première et dernière connerie en voiture, blague Julien en reprenant la route.

Je me demande comment se serait passé le reste du voyage s’il n’avait pas titillé l’univers.

Le centre bis

Berat, plus tard cette journée-là.

Il pleut toujours des cordes.

— Notre hébergement devrait être ici… dis-je en signalant à Julien de tourner dans une étroite allée pavée.

On a loué un petit logement situé sous la maison d’un couple albanais. Pour me retrouver, je n’ai ni nom de rue ni numéro de porte : seulement une photo de leur garage et un emplacement approximatif.

Julien s’engage prudemment dans cette ruelle qui ressemble plutôt à un sens unique large de 3 mètres, tout au plus. Pourtant, les voitures stationnées des 2 côtés de la voie indiquent le contraire.

Sans jamais trouver le logement, on avance, avance, avance…

— On l’a dépassé, ça ne se peut pas… marmonne Julien d’une voix pâle.

Les murs de la ruelle se referment sur nous. À peine un pied les sépare des rétroviseurs latéraux de notre véhicule. Le pavé a laissé place à un sol boueux et inégal. La pluie, elle, continue de rager à plein volume.

J’ai chaud. Mon estomac se tord. Ma gorge s’assèche. Elle va déboucher, cette maudite ruelle ?

La réponse se révèle aussitôt arrivés au bout de l’allée : une clôture nous barre le passage.

Julien et moi demeurons immobiles. Seuls les hurlements désespérés des capteurs de proximité de la voiture rompent le silence :

BIIIIIIP-BIP-BIP-BIP-BIP-BIIIIIIIIIIIP.

On est dans la merde jusqu’au cou. La réalisation nous frappe simultanément, et on crie à l’unisson:

– On a besoin d’un hélicoptère !

– Faut reculer jusqu’au début !

L’idée de Julien semble plus réaliste.

Soudainement, des coups répétés du côté conducteur me font sursauter. Je n’ai jamais remarqué le passant qui nous observait depuis un moment. Julien baisse sa vitre :

– Le logement de Dogra, hein ? C’est derrière vous.

Riant nerveusement, Julien le remercie avant d’engager la marche arrière. La symphonie infernale reprend de plus belle.

BIIIIIIP-BIP-BIP-BIP-BIP-BIIIIIIIIIIIP.

Surgissant de la pluie, un homme accourt vers nous et cogne lui aussi à la fenêtre de Julien :

— Moi le… proprio. Voulez-vous que, euh… je conduise… voiture ? demande-t-il dans un anglais approximatif, s’aidant du langage des signes.

Julien hésite. Il me regarde sans prononcer un mot, mais je sais ce qu’il me dit :

— Il doit savoir mieux que moi ce qu’il fait ?

J’acquiesce. Alors que j’ouvre ma portière, mon chum met nos clés entre les mains du propriétaire, en plus de notre orgueil.

L’homme met le contact et réussit à reculer le bolide… jusqu’à ce qu’il débouche sur un tournant serré. Derrière le véhicule, l’inclinaison de la ruelle remonte légèrement. Et à droite, une pente abrupte descend vers l’entrée d’une maison.

Une rue de Berat (à gauche) et la rue de notre hébergement (à droite)

C’est ce qu’il fallait pour gâcher le momentum ; dérapant sur un ruisseau de boue, le conducteur perd la traction du véhicule. L’une des roues avant défonce des pierres posées devant l’entrée de la maison et glisse dans le vide.

— ISSHHH !

Julien se jette sur la voiture en équilibre précaire, soulevant le pare-chocs de toutes ses forces. Au bruit de la pluie qui martèle le capot se mêle le sifflement furieux d’un moteur qui tourne dans le beurre.

Au même moment, la porte de la maison s’ouvre et une vieille dame en émerge. J’ai beau ne pas comprendre un mot, le fort décibel de sa voix stridente me confirme qu’elle ne nous porte pas dans son cœur.

Elle me dévisage, les lèvres retroussées, comme si je venais de pisser sur son jardin en fleurs. Je veux que la pluie m’engloutisse.

Tout d’un coup, mon amoureux crie victoire. Comme par miracle, les roues de la voiture mordent à nouveau les dalles. Le proprio-sauveur l’amène aisément jusqu’à son garage et sort du véhicule pour laisser Julien se stationner.

Le plus naturellement du monde, il nous invite à aller nous installer au chaud.

À le voir, aucunement secoué par ce qui vient d’arriver, on dirait que le gars occupe tous ses samedis comme ça.

Combien d’autres touristes se sont-ils retrouvés dans notre situation ?

Le centre bis bis bis

Toujours à Berat, quelques jours plus tard.

La pluie interminable des derniers jours laisse enfin place au soleil.

— Aujourd’hui, mon amour, je t’amène dans un vignoble, déclare Julien en savourant la météo retrouvée.

Berat est reconnue comme la région viticole de l’Albanie.

— Euh… t’es prêt à reprendre le volant ?

Son sourire se fige. Il n’avait visiblement pas pensé à ce détail.

***

— Va falloir que tu me guides, OK ?

J’évalue la situation, nerveuse : le garage est surélevé par rapport à l’allée. Pour sortir la voiture, mon chum doit effectuer un virage à droite avec une roue presque dans le vide et absorber une pente de 30 degrés sur un sol inégal.

Julien manœuvre de peine et de misère : braque, avance, recule, braque, avance, recule…

Plus sa patience s’évapore, plus j’absorbe son stress par osmose. À la énième tentative, il donne un coup fatal sur l’accélérateur.

Sraaaaaaatch.

Mon cœur se serre.

Je descends constater les dégâts avant d’embarquer : le coin du garage a arraché la peinture de la porte côté passager, laissant des rayures superficielles sur la carrosserie.

Ce n’est pas catastrophique. Mais impossible de ramener la voiture telle quelle : on va perdre l’entièreté du dépôt de location. Trois cents euros.

Je m’installe sans rien dire.

— Écoute, Marie… On ne peut rien régler aujourd’hui. On va boire du vin pis on se fout du reste ?

Après un moment de silence :

— OK. Mais en rentrant, on stationne la voiture sur le boulevard principal pis on n’y touche plus.

Deal, répond Julien en démarrant.

Le sud

Fier, début décembre. On quitte Berat pour la côte adriatique de l’Albanie.

À mi-chemin, on s’arrête dans cette ville avec l’espoir de trouver un autoshop qui pourra nous aider.

En réalité, c’est un cauchemar logistique : aucun garagiste n’est spécialisé là-dedans. À voir l’état des voitures sur les routes, j’aurais dû m’en douter.

Après avoir essuyé un quatrième refus, on jette l’éponge. On décide de se rendre jusqu’à notre hébergement à Saranda. Avec un peu de chance, quelqu’un pourra nous aider là-bas.

Les mains crispées sur le volant, Julien a les sens en alerte. Des chauffards ne cessent de le doubler en sens inverse. Il doit aussi ignorer le GPS traître, qui tente constamment de nous envoyer dans des rues à sens unique.

— Tiens, ici, y’a pas d’interdiction.

À la toute dernière seconde, Julien tourne à gauche dans l’embouchure d’une ruelle camouflée par des dizaines de Jeep et VUS format familial.

On réalise vite notre erreur : la ruelle en question est en réalité un marché fermier improvisé, rempli de familles. Des marchands exhibent laitues, salades, et pléthore de légumes bien frais sur des serviettes déposées à même le sol.

— Jul, recule tout de suite, dis-je sur un ton sans appel.

— Ben non, check… Selon le GPS, je tourne dans vingt mètres pis je reviens sur la route principale.

— Mais Jul, c’est clairement piétonnier ici.

Il avance malgré mes réticences.

The Office, saison 4, épisode 3

Personne ne semble surpris de voir deux idiots en bagnole. Les gens se tassent instinctivement, sans un regard jeté dans notre direction.

— Ah… merde.

Je peste intérieurement.

Le chemin que Julien voulait emprunter existe bel et bien. Seulement, il est réquisitionné par des voitures : une dizaine d’entre elles sont immobilisées, pêle-mêle, dans un stationnement clandestin.

— … OK, OK… on s’en va.

Il tente de faire marche arrière, en vain. Se frayer un passage dans un marché grouillant et exigu est mission impossible.

Je me retiens très fort de lâcher un je te l’avais dit bien baveux — et il le sait. Mais j’internalise. La thérapie, c’est merveilleux.

Hey, Americans !

Un groupe d’hommes hilares pointe Julien du doigt, se moquant sérieusement de notre gueule.

Passer pour les deux pogos les moins dégelés de la boîte, ok. Mais pour des Américains ? Je n’assume pas.

Tout le monde se met à gesticuler, ordonnant des indications contradictoires à mon chum, qui tente tant bien que mal de les suivre :

— Avance !

— Non, recule !

— Non, non, en diagonale !

— EILLE, STOP ! LES CHOU-FLEURS !

Un marchand écarte in extremis ses précieux brassicas du chemin. Il a attendu le moment exact où les roues menaçaient sérieusement de les écrabouiller — pas une seconde plus tôt.

Mis à part la bande d’hommes qui tape à tout rompre sur la voiture pour aider Julien à naviguer la foule, la plupart des passants feignent le désintérêt. D’autres observent la scène, impassibles.

Un dernier coup d’accélérateur et il y arrive enfin. Conduisant vers la sortie, il lance aux familles qui le toise son petit sourire gêné que je lui connais si bien : oupelaï… mais au fond, personne n’est mort, hein ?

De retour sur l’artère principale de Fier, le sang redescend de mes joues. Mon rythme cardiaque aussi.

Je repense à ce que mon chum m’a dit cinq jours plus tôt : ma première et dernière connerie en voiture du voyage.

— L’autre jour, t’as invoqué la loi de Murphy, pis pas à peu près !

Ses yeux me fusillent.

— Marie… je t’aime, soupire-t-il en se ravisant.

Albanie : le sud du sud

On finit par trouver un atelier, où un monsieur rabougri examine la voiture en silence. Après un moment, il déclare être en mesure de redonner à sa carrosserie peau toute neuve en peu de temps.

Comme promis, 24h plus tard, on la récupère vierge de tous incidents. Pour une fois que la chance nous sourit !

Une facture un peu salée, soit, mais jamais autant que le dépôt.

Albanie : la fin

Tirana, 6 jours plus tard, devant la compagnie de location.

Après 3 semaines à se balader sur les routes de l’Albanie, il est temps pour nous de plier bagage. Le même employé qui a signé notre contrat de location s’occupe de l’inspection du véhicule.

La portière droite passe le test haut la main. Je souris intérieurement, satisfaite.

Il poursuit sa ronde, puis s’immobilise face au pare-chocs. L’homme fronce les sourcils, hésitant.

— Oui ?

— Mmmh…

— Y’a un problème ?

— C’est quoi ça ?

L’employé désigne du menton une écaille d’un millimètre, logée près de la plaque d’immatriculation. Le genre de niaiserie que j’aurais pu masquer avec du vernis à ongle.

Une éraflure qu’on complètement ratée. Et qui, pour ce que ça vaut, n’a pas été causée par nous.

Une écaille aussi minuscule qu’un ongle de petit doigt et qui, imaginez-le, a coûté plus cher encore que le polissage de la carrosserie.

Si on additionne tout ça, finalement, on obtient…

L’équivalent du dépôt.

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