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Ôde à l’hiver

Dehors, la grisaille rage doucement.

Le verglas tombe du ciel ardoise, enveloppant la ville entière d’une humidité moite. Toute personne saine d’esprit évite de marcher sur les trottoirs, des pièges prêts à nous entraîner vers la chaussée glissante.

Les gens se résignent alors à avancer d’un pas chancelant au milieu de la rue, au grand dam des automobilistes.

— C’est une température digne de mars, pas du mois de janvier.

J’acquiesce distraitement à la remarque de mon amoureux.

La lumière du café où nous nous sommes réfugiés est douce. Julien a le nez plongé dans le numéro 109 du magazine L’Histoire. La page couverture est éclaboussée de grands titres sensationnalistes : Les Balkans, des Européens comme les autres ?

Je feuillette distraitement une publication du groupe Europa Cinéma, posée sur mes genoux.

Je recrache presque ma gorgée de café lorsque je tombe sur une photo en grand plan d’un endroit que je reconnais aussitôt :

— Julien ! C’est le cinéma Beaubien !

Notre ville figure en première page de la section Pleins feux sur les histoires locales du magazine.

J’apprends que l’emblématique cinéma montréalais est un fier partenaire de ce réseau, puisque sa programmation comporte une importante proportion de films européens.

Du bout des doigts, j’effleure doucement le papier glacé, la gorge serrée. Mon regard se perd par la fenêtre ; la pluie verglaçante s’acharne toujours.

J’imagine le froid qui s’est installé au Québec et qui pénètre les os. J’imagine la neige immaculée, pas encore salie par le printemps. J’imagine les sirènes d’alerte annonçant une opération de déneigement, j’imagine un automobiliste les ignorer, j’imagine les déneigeuses ramasser sa voiture dans une rue de Montréal.

J’imagine le sel craquant sous mes bottes, les énergumènes qui insistent pour continuer à faire du vélo, les parents sur les trottoirs qui traînent leur enfant installé sur une luge, les petits nez rouges, les bonhommes de neige, les soupers raclette.

Les bars douillets et chaudement éclairés, où des amis dégustent une bière noire et tentent de retarder le moment de régler l’addition, avant de se rhabiller et de s’engouffrer dans la nuit glaciale.

J’imagine le fleuve et ses plages devenues banquises à Baie-Comeau, les immenses sapins fiers du Saguenay, le vent mordant de Rimouski, les lacs gelés des Laurentides. Les soirs d’hiver et leurs ciels de jais ponctués de pépites brillantes, nos paroles qui se transforment en buée, les randonnées en raquettes et le feu de foyer qui réchauffe bien plus que les corps transis.

J’imagine un grand Boeing bleu de mer.

J’imagine l’hiver, mon pays.

***

— Wowww, regarde comment c’est beau !

Aujourd’hui, Sarajevo n’est plus si grise. Elle est toute blanche, et si charmante. Nous sommes perchés au-dessus de la ville, du haut d’un café-bar au dernier étage d’un hôtel.

Je prends tout, j’absorbe tout :

Les toits enneigés des maisons qui grimpent sur les flancs des montagnes ceinturant Sarajevo, leurs sommets perdus dans les nuages.

Les conifères englués d’une épaisse couche de givre, perçant l’horizon çà et là.

Les pointes d’acier des minarets et des clochers.

Le ciel bleu crayeux qui dissipe du paysage toute forme de chaleur.

La fumée que crachent les cheminées éparpillées dans la métropole.

Je pense que l’hiver, le vrai, peut bien m’attendre encore un peu.

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